Anne-Lise Grobéty
Le Seyon

Dans mon Seyon, qu’y met-on ?
Des nitrites ou des nitrates ?
Des ammoniaques ?...

De temps en temps, il pique une de ces colères
et sort de ses gonds sans crier gare.
Il fait son gros dos jaune, il roule comme un beau diable
par-dessus ses cailloux, il râle, il bave
et roule, rognant ses berges…

- Il est malade, disent les gens, il faut lui pardonner, car
dans ce Seyon, qu’y met-on ?
Des fumures mal digérées
et des boues mal embouchées…

Mais lui, bon prince,
entre quand même dans le printemps,
sauvant les apparences !
Il coiffe ses cheveux de saules
qu’il parfume pour les abeilles.
Il accueille les truitelles,
les maternant du mieux qu’il peut.
 

Il orne ses berges de toutes les plantes
qui, jadis, composaient
les paysages des toiles peintes
rincées dans ses eaux.

 Et, beau joueur, il souffle aux pêcheurs :
« Après le pont de Fenin,
pas de problème ;
vous pouvez taquiner le goujon,
 je ne suis pas
trop mal auto-épuré. »

 

Donc, il fait le malin si l’on veut
et continue de couler
comme si de rien n’était,
serrant les dents ici et là
sur son mauvais goût
dans la bouche.

 

Souvent, il fait un clin d’œil au ciel bleu,
lui renvoyant en écho son soleil : 
« Savez-vous qu’un jour
 je serai de nouveau chatouillé
et rechatouillé par les pinces
et par les pattes
de milliers d’écrevisses ?

 

Car, chante-t-il en prenant ses virages
ventre à terre, dans ce Seyon,
qu’y met-on ?... L’espoir de ma guérison ! »

 

Retour