Benjamin Cuche
Le Seyon

Oh Roi, mon Roi !
Toi qui as droit de vie et de mort sur tes sujets.
Toi qui plantes la graine et coupes l’arbre.
Oh ! Toi qui sais, avec le rocher, paver ton chemin
et construire ton château.

Oh ! Mon bon Roi, permets-moi de te rappeler l’existence
de l’un de tes sujets que tu as peut-être oublié ?

Il est venu au monde comme un dieu,
en sortant du flanc de Chaumont.
Le Val-de-Ruz l’a pris dans ses bras.
Les premiers glougloutements du nouveau-né qui charment :
il est chou…, il est mignon…, c’est un garçon…, c’est le Seyon.

Salut Seyon ! Tu fais risette ? Guiliguili ! …
Il m’a mouillé ! Allez Seyon, je te remets dans ton petit lit.

Maintenant, le Seyon coule comme un grand,
il adore jouer dans les champs.
Son jeu préféré, c’est de se laisser couler le long des pâturages
en sautant par-dessus les cailloux.
Il s’est fait plein d’amis : des petits insectes,
des oiseaux qui viennent l’embrasser de temps en temps
et les populages qui écoutent son chant.

Même les habitants de Villiers l’aiment bien.
C’est qu’il est toujours prêt à rendre service
pour tourner la roue d’un moulin,
actionner la meule et moudre le grain.
Plein de bonne volonté !
Une enfance saine et heureuse à la campagne
avec les vaches et les enfants du village.

Il grandit vite, peut-être un peu trop parfois.
Et lorsque son copain, le ruisseau de la Combe-Biosse,
descend depuis le Pâquier,
lui donne rendez-vous devant chez Max,
ils font la fête ! S’affluençant l’un l’autre,
il leur arrive même de découcher…

C’est vrai, mon bon Roi…, que certaines fois,
le Seyon est venu inonder tes plates-bandes,
qu’il a dépassé les bornes.
Mais était-il vraiment nécessaire de le corriger de la sorte ?
L’écarter du village, l’envoyer directement
au centre pédagogique de Dombresson !
Lui qui, comme ses aïeux, se voyait faire carrière
dans un moulin, à la fabrique d’indiennes ou à la scierie,
voilà que tu ne lui laisses que la tâche d’éboueur !

Ah, mon bon Roi ! Toi qui te sens si fort assis dessus ton trône,
tu n’es que le Roi des trous du … !
Tu tires la chasse et tout revient en place !
Ta merde, c’est la nourriture que tu jettes au Seyon !

Oh mon bon Roi ! Quelle ingratitude envers ton sujet.
 Aujourd’hui il est bien malade.
Va lui faire une petite visite, ça lui fera plaisir.
 Mais peut-être que tu ne le reconnaîtras plus,
si tu l’as connu quand il inondait le Val-de-Ruz tout entier,
quand les peupliers allaient lui cueillir des étoiles,
quand les saules venaient se faire consoler par ses sirènes…

Non, je n’ai pas connu ce temps là, je suis trop jeune.
Il est au fond de son lit, autour de lui, des drains suppurent…
pas de fleurs pour égayer sa chambre, que des arbres à papier-cul
avec leurs fruits roses qui pendent et embaument les alentours !

Bah !!!... Il pue ce Seyon !
C’est Ta merde qu’il porte sur son dos.
Il a de temps en temps un ami qui vient le voir ;
c’est le Torrent, qui n’hésite pas à traverser les champs
pour lui apporter des forces.
Va, toi aussi lui faire une petite visite.
Il se repose tout près de Landeyeux,
il se promène un peu dans les bosquets, il flâne ;
une promenade de santé quoi.

Mais même si le Seyon va mieux,
 je crois qu’il touchera plus d’assurance invalidité que d’AVS.
Allez le Seyon, te fais pas de mousse, ton bon Roi veille sur toi !
Te fais pas de mousse je te dis !

Comment cela ?  Le bon Roi, il s’en lave les mains !
Mais non, pas du tout, il aurait bien trop peur de se les salir ! …
Regarde, voilà Valangin, le château, le vieux bourg, le pont, …

Eh le Seyon ! T’écoute ce que je te dis ?

Oh ! Oh! Tu reprends du poil de la bête !
Tu flirtes ?  Bonjour Mademoiselle… Mademoiselle …?  Sorge !  
Bonjour Mademoiselle Sorge ! Vous êtres charmante,
je crois que vous me plaisez beaucoup…

Eh vous pourriez m’écouter tous les deux quand je parle !
Non mais, regardez-moi ça !
Ils commencent par se tendre un bras,
et puis ils veulent se jeter dans le même lit !  
Ah  pour vous la vie, c’est cool,
mais sachez que cela ne se passera pas comme cela.
Pas avant de passer sous la bénédiction de Dieu !
Que l’on construise une chapelle.
Non, mieux, une église, une collégiale ! - Pardon ?
Cela va gêner pour passer avec les voitures ?
Et bien qu’on la fasse petite !
Monsieur Seyon, Mademoiselle Sorge,
je vous unis pour le meilleur et pour le…
Allez au diable les petits bobos !

Que la fête commence !
Que le vin coule à flot ! …
Il n’y a pas de vin ?
Et bien que l’on change l’eau en vin !
L’eau est polluée !
Que l’on serve du vin à l’antigel
et que l’on apporte le repas ! 
Les écrevisses ! Il n’y en a plus ?
Apportez les cuisses de grenouilles !
Il n’y en a pas assez pour tout le monde ?
Allez pêcher des poissons, des truites, des perches… !

Vous n’avez ramené que des boîtes de coca
et quatre gobelets de yaourt … vides !

Et bien que chacun rentre chez soi.
Eh le Seyon attends moi, ne sois pas malheureux !
Si on peut plus te trouver de quoi faire une fête et bien …
et bien … et bien c’est comme ça et pis c’est comme ça !
Mais non, je ne dis pas ça pour te remonter le moral !

Tu t’enfermes dans ton tunnel. Oh le Seyon !
Qu’est-ce que tu dis ? Le tunnel c’est nous qu’on l’a construit !
Mais ce n’était pas pour t’embêter,
c’était juste pour laisser passer les voitures.
Et puis on en voit le bout,
c’était un mauvais moment à passer.
Dis tu m’en veux ? Si ! si ! Je sens bien qu’il nous en veut.
Je sens la tristesse qui serre la gorge du Seyon.
Eh dis ! Tu ne vas pas aller te jeter au lac hein quand même ?

J’ai perdu sa trace, il est descendu jusqu’au fond du trou.
Eboueur à la campagne,
il est parti pour la ville faire fortune…

La voilà la ville : bruit, gris poussière…
il est loin le temps de l’eau de source… trou, caniveau…

Je me souviens des jeux aux pâturages…
klaxons, feu vert, feu rouge…

Je me souviens des souvenirs… fades, ternes, fatigués…
il est loin le temps des souvenirs…

Tu te rappelles du Seyon ?
Celui de Villiers ! Et bien on l’a enterré… à Neuchâtel.
Il avait déjà bien vécu, c’est sûr…
Il était bien malade, il avait les eaux usées,
on s’y attendait, mais quand même…
Ah ! Il était apprécié…
malgré ses quelques débordements, il avait bon fond.

C’était un rudement bel enterrement,
y avait toutes les autorités,
le président du Grand Conseil…
y a eu des discours…
ils ont même donné son nom à la rue qu’il habitait…
et puis à un parking aussi… Un bel enterrement.
Il est mieux là où il est.
C’est ceux qui restent qui sont à plaindre.

Mon bon Roi !… Le Seyon!... Je l’ai entendu bouger !

 

                                                                 Benjamin Cuche, novembre 1987

 

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